L’Homme digéré
La nuit bat son plein dans une rue aux silences perpétuels. Les courses de la lune s’écrasent dans des réverbères poussiéreux. L’odeur d’un printemps endormi parcourt les trottoirs délaissés. La ville fantomatique rêve des relents salés d’une île méconnue.
Seul se présente un être, fantôme insomniaque des civilisations détruites. Traumatismes des étoiles, il porte des ombres couleur sang et quelques nuées aux coins des lèvres. Il marche dans la danse langoureuse d’un minuit lumineux ; son regard se découvre sous les noirceurs d’un chapeau déchiré. L’œil est l’enfant du feu, une transe illumine les comas urbains. Il quête affamé. Les dents chantent des ironies disparues. L’animal, le merveilleux animal.
Un passant amoureux des langueurs nocturnes se berce de promenades. Citoyen d’une humanité égarée, parole des habitudes. Les mains dans les poches, les paupières éteintes, sa silhouette se dilue dans les brumes infernales. Ses pas le mènent dans l’indolence de toute une existence, de-ci de-là à travers le désir ensommeillé. Epoussetant d’une pensée les carcasses automobiles, il se laisse mener vers l’inévitable confrontation.
Attente de la frénésie. Les griffes sorties, la bête fumante l’attend dans les nébulosités de son inattention. L’élasticité du temps se répand en une viscosité écoeurante. Les secondes deviennent éternités et l’éternité devient seconde. Un tout dilué, incertain, brunâtre souffre de ses absences éclatantes. L’excitation s’intensifie. La souffrance est à son comble. La douleur lente et démesurée parcourt le corps dépecé.
La confrontation retentit. La folie hurle. La diversité humanisante se réduit dans l’Un humanisé. Le citadin n’existe plus. Ses mains demeurent délaissées dans le marc rougeâtre. L’effroi n’arrive plus à s’approprier l’outil des frustrations criminelles. Mais déjà, par une lente décomposition, les traces cognitives s’effacent dans un morne infini.
L’être devient être, l’animal se mélange – limbe fantasque.
Un survivant repu continue sa route. Il porte le chaos au bout de la langue. L’anthropomorhie n’a pas eu lieu. La matière dévore sa sœur – l’âme dépassée. Le fantôme insomniaque des civilisations détruites perdure. Il se dévoile unifié.
Les voiles s’estompent. Il se met à courir, courir de plus en plus vite pour atteindre les songes d’une absorption céleste. L’Homme s’est divisé. L’Homme s’est perçu. L’Homme s’aime. L’Homme se digère.
Texte: Rodhlann
